Du logiciel partout, de la valeur nulle part

Pendant vingt ans, le SaaS a structuré le travail numérique. Chaque besoin métier s’est transformé en application, chaque application en abonnement. CRM, marketing, finance, support : les entreprises se sont équipées brique par brique. Ce modèle a démocratisé l’accès à des outils puissants et fait émerger des champions mondiaux comme SAP ou Salesforce. Mais il a aussi fragmenté le travail. Les équipes passent leurs journées à naviguer entre interfaces, copier des données et maintenir des “stacks” toujours plus complexes. Les coûts explosent, la productivité progresse peu. Car aucune organisation ne veut réellement des logiciels : elle veut vendre plus, produire mieux, aller plus vite.

L’IA change la nature de l’usage

C’est ce décalage que l’intelligence artificielle vient corriger. Avec les agents, l’interface cesse d’être le centre du jeu. On ne navigue plus dans des menus, on formule une intention. Générer un reporting, qualifier des prospects, produire un contrat ou répondre à des clients ne nécessite plus plusieurs outils, mais une instruction. L’agent orchestre, exécute et livre un résultat. Le logiciel ne disparaît pas techniquement, mais il s’efface pour l’utilisateur. Il devient une infrastructure invisible, comme le cloud avant lui.

De l’outil au résultat

Ce basculement est économique autant que technologique. Le SaaS reposait sur la multiplication des licences : plus d’utilisateurs, plus d’applications, plus de factures. Si un agent peut remplacer plusieurs logiciels et automatiser une part significative du travail, cette logique perd son sens. La valeur ne réside plus dans l’accès à une interface, mais dans la performance produite. Les entreprises paieront moins pour utiliser un outil que pour obtenir un résultat mesurable : des leads générés, des tickets traités, du temps économisé. Nous passons progressivement du Software-as-a-Service à une forme d’Outcome-as-a-Service.

Une nouvelle bataille industrielle

Cette mutation redistribue aussi les cartes concurrentielles. Le SaaS favorisait les plateformes globales et les effets d’échelle massifs. Les agents redonnent un avantage à la connaissance métier et à la spécialisation. Un cabinet immobilier, un studio audiovisuel ou un service RH peut désormais s’appuyer sur des agents conçus pour ses processus spécifiques plutôt que s’adapter à des outils génériques. La technologie devient plus discrète, mais l’expertise opérationnelle redevient stratégique. Pour les acteurs européens, longtemps distancés dans la course aux plateformes, l’opportunité est réelle : la pertinence peut désormais compter autant que la taille.

La fin du logiciel comme destination

L’IA ne doit donc pas être pensée comme une simple fonctionnalité ajoutée aux outils existants. Elle annonce un changement plus profond : la fin du logiciel comme lieu de travail. Nous ne travaillerons plus dans des applications, mais avec des agents auxquels nous déléguerons des objectifs. Le SaaS nous a appris à nous équiper ; l’IA nous apprend à déléguer. Après avoir passé vingt ans à cliquer, nous allons simplement demander. Ceux qui construiront ces agents ne vendront plus des logiciels : ils bâtiront les nouvelles infrastructures du travail.

Le SaaS a été une étape, pas une finalité. Il a numérisé le travail sans vraiment le simplifier, multiplié les outils sans multiplier la valeur, transformé les entreprises en gestionnaires d’abonnements. Pendant que les équipes cliquaient, la productivité stagnait. L’illusion de modernité a duré vingt ans.

Les agents mettent fin à ce compromis. Ils court-circuitent les interfaces, absorbent les workflows et transforment les intentions en résultats. Ce ne sont plus les logiciels qui travaillent, ce sont les systèmes qui exécutent. Le SaaS devient une couche technique parmi d’autres, invisible et interchangeable.

Demain, on ne paiera plus pour accéder à des outils, mais pour ne plus avoir à les utiliser. Les acteurs qui continuent à vendre des licences vendront bientôt de la friction. Ceux qui construisent des agents vendent déjà du temps, de la vitesse et de l’impact.

Le logiciel ne meurt pas.
Il disparaît.