« Tous mes comptes auprès d’entreprises américaines, commeAmazon, Airbnb, PayPal, etc., sont fermés », déclarait récemment NicolasGuillou, juge français de la Cour pénale internationale, après son placementsur une liste de sanctions américaines. Du jour au lendemain, il s’est vu privéde services numériques essentiels : réservation, paiement, commerce en ligne.Non pas pour des raisons techniques, mais parce que ces plateformes relèvent dudroit américain.

Cet épisode extrême révèle une réalité plus large : notredépendance numérique peut, à tout moment, se transformer en vulnérabilitéstratégique.

Cette scène pourrait ouvrir un James Bond intitulé « ZeroTrust ». Elle est pourtant bien réelle. Elle illustre le basculement silencieuxde nos sociétés, où les rapports de force se jouent désormais autant dans lesinfrastructures invisibles que sur les champs diplomatiques ou militaires.

Partout en Europe, la défense est redevenue une priorité.Depuis 2017, les dépenses militaires françaises ont presque doublé. La guerreen Ukraine et ailleurs a replacé la souveraineté au cœur de l’agenda public :territorial, énergétique… et désormais numérique. Car si nous investissonsmassivement pour protéger nos frontières physiques, qu’en est-il de nosfrontières digitales ?

Une dépendance structurelle

Ordinateurs, smartphones, cloud, logiciels : l’essentiel denos outils n’est pas maîtrisé en Europe. Près de 100 % des systèmesd’exploitation mobiles sont américains. Google concentre l’immense majorité desrecherches. Les réseaux sociaux, les navigateurs, les plateformescollaboratives sont dominés par les mêmes acteurs.

Pour les entreprises, le constat est encore plus frappant :plus de 80 % des dépenses cloud et logicielles bénéficient à des groupesaméricains. Chaque année, des centaines de milliards d’euros quittent l’Europe.Mais au-delà du flux financier, c’est une dépendance stratégique quis’installe.

Lorsque toutes nos données transitent par des clouds noneuropéens, lorsque toutes nos applications dépendent des stores de Google oud’Apple, que se passe-t-il en cas de crise diplomatique majeure ? Qui garderéellement la main ?

L’angle mort de la gouvernance

Malgré ces signaux, la souveraineté numérique restelargement absente des instances dirigeantes. Les organisations se dotent deCDO, de DPO, de Chief AI Officers. Mais rares sont celles qui intègrent lasouveraineté comme critère central de décision.

Les arbitrages technologiques sont encore trop souventdictés par la rapidité, le confort ou le coût. La question de la juridiction,du contrôle et de la réversibilité arrive en dernier.

L’exemple récent d’Air France, qui a choisi Starlink pouréquiper ses avions en Wi-Fi, illustre cette tension. Le choix est performant. Il est aussi politiquement signifiant. Il interroge notre capacité collective àprivilégier des infrastructures maîtrisées lorsque l’enjeu est stratégique.

Parallèlement, la justice européenne a rappelé les limitesdu cadre transatlantique en invalidant le Privacy Shield. Les donnéeseuropéennes ne sont pas suffisamment protégées face aux lois américaines.Patriot Act, FISA, Cloud Act : l’extraterritorialité du droit américain resteincompatible avec notre conception de la souveraineté.

Poser la bonne question

Chaque organisation devrait désormais commencer ses choixtechnologiques par une interrogation simple : une loi étrangère peut-ellecontraindre mon prestataire à accéder, bloquer ou transmettre mes données ?

Depuis le Cloud Act de 2018, la réponse est souvent oui. Lesfournisseurs américains peuvent être légalement contraints de livrer desinformations, même hébergées en Europe, sans en informer leurs clients.

Ce risque n’est pas théorique. Des magistratsinternationaux, des entreprises, des institutions en ont déjà faitl’expérience. La souveraineté numérique devient ainsi une forme d’assurance stratégique.

Construire une autonomie européenne

Il serait illusoire de prôner une rupture immédiate. Maisdes leviers existent. L’Union européenne renforce progressivement son arsenalréglementaire. Des investissements majeurs sont engagés dans l’IA, le cloud etla cybersécurité.

Encore faut-il que les entreprises s’en saisissentréellement.

Choisir des solutions certifiées, intégrer des clauses deréversibilité, diversifier les fournisseurs, traiter la souveraineté comme unenjeu de gouvernance : ces pratiques doivent devenir la norme. Pourquoi ne pasfaire émerger, demain, un véritable pilotage de ces sujets au plus haut niveaudes organisations ?

La coopération sera également décisive. La souveraineté nesignifie pas repli, mais solidarité stratégique. États, grands groupes, PME,chercheurs doivent bâtir ensemble des alternatives crédibles.

Dans cette dynamique, l’Indice de Résilience Numérique lancéen janvier dernier par notamment David Djaïz, dirigeant du cabinet AscentPartners, constitue un signal fort. En objectivant les dépendances invisibles,il fournit aux dirigeants un outil de pilotage inédit. Mais sa valeur dépendrade son intégration réelle dans les processus décisionnels.

Reprendre la maîtrise

Nous devons désormais regarder la réalité en face. Iln’existe plus de stratégie économique, numérique ou géopolitique séparée. Toutest devenu indissociable.

Une entreprise qui délègue ses infrastructures critiquesdélègue une part de sa souveraineté. Elle fragilise sa capacité de décision.Elle expose sa continuité d’activité.

Nous avons privilégié le confort à la maîtrise, la vitesse àla résilience, l’ergonomie à la robustesse. Nous avons confondu innovation etdépendance. Nous avons appris à louer notre autonomie plutôt qu’à laconstruire.

La souveraineté numérique est un sujet de gouvernance, deresponsabilité et de courage managérial. Elle engage dirigeants, actionnaires,pouvoirs publics et citoyens.

Demain, les organisations qui dureront ne seront pas lesplus digitalisées, mais celles qui auront su rester maîtresses de leurs outilset de leurs arbitrages.

La vraie question n’est donc plus technologique. Elle estpolitique, au sens le plus noble du terme. Voulons-nous rester des acteurssouverains de notre destin économique, ou devenir de simples utilisateursavancés de systèmes conçus ailleurs, gouvernés ailleurs, arbitrés ailleurs ?

L’histoire retiendra notre réponse.